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    http://www.assassin-productions.fr/?cat=1537&pg=autrement ( la photo "Chief Sitting Bull killed" a été rajoutée par nos soins)

    PAR DANIELE VAZEILLES, SERGE PARQUET ET PRISCILLE TOURAILLE

    Qu'on évoque les peuples amérindiens et tout de suite le nom de Sitting Bull vient aux lèvres; comme si dans notre imaginaire nourri de westerns, le chef sioux incarnait à lui seul l'alpha et l'oméga de la résistance indienne à la conquête de l'Ouest. De son vivant déjà, la figure de Sitting Bull était légendaire...  


    Cet homme aux traits durs, à l'expression emplie de sagacité perçante, tel qu'il apparaît sur les clichés de l'époque, a porté à bout de bras la destinée de son peuple pour lequel il ne désirait qu'une chose, une vie libre. Guerrier, il le fut jusqu'au tréfonds de l'être. Et pourtant, il n'y eut pas plus ardent défenseur de la paix que lui. Sa vie entière se passa a essayer de trouver un terrain d'entente avec les Blancs et le gouvernement américain. Rares sont les chefs indiens qui déployèrent une semblable volonté de paix. Mais quand il dut livrer bataille, il le fit avec une rage féroce. La légende qui le poursuit fait de lui un homme-médecine, un sage, un "saint homme" peu enclin aux choses de la guerre.

    C'est en grande partie faux. Les témoignages laissent penser en effet que Sitting Bull avait un don de prophétie avéré, mais il fut aussi et surtout un homme de guerre, meneur de combats. C'est ainsi qu'il se distingua parmi les siens, et qu'il réussit, au milieu du XIXe siècle, à être l'unificateur de plusieurs tribus des Plaines. Comme tout leader indien il tendit entre ses mains les deux pôles qu'on pourrait croire opposes de la conscience indienne: d'un côte, une spiritualité orientée vers la paix et I'entente avec tout ce qui vit, et de l'autre une éducation guerrière extraordinairement poussée et certainement raiement écralée. Sitting Bull fut un de ceux qui parvinrent peut-être le mieux à gérer cette apparente incompatibilité.

    L'envergure du personnage n'en est que plus marquante à une époque ou, côté blanc, tous ceux qui participèrent de près ou de loin à la "politique Indienne" du gouvernement américain ne furent que de médiocres figures, dont le principal souci était la carrière personnelle et l'obtention des faveurs gouvernementales, en espérant, pour certains, qu'elles finiraient bien par les his-ser en haut de la hiérarchie sociale et politique, voire, ainsi que l'escomptait le général Custer, au rang de président des états-Unis. Custer paya de sa vie l'aveuglement que lui valut son extravagante ambition. Quelques armées plus tard, ce fut au tour de Sitting Bull, dont l'autorité, devenue plus que gênante pour ses ennemis de tous bords, Blancs et Indiens, fut à l'origine de son assassinat, il y a tout juste cent ans, en cette année 1890 marquée partant de violences et de troubles, et dont le massacre de Wounded Knee fut, en quelque sorte, la sanglante apothéose.

    JEUNESSE D'UN SIOUX NOMADE :
    Sitting Bull naquit en mars 1831, près de l'actuelle petite ville de Bullhead, dans l'état du Dakota du Sud, pays des grandes plaines herbeuses et des troupeaux de bisons. Sa tribu est celle des Sioux Hunkpapa, guer-riers redoutables. Jeune garçon, il ne portait pas encore le nom de Sitting Bull car, selon la coutume indienne, le nom d'adulte n'était décerné que plus tard, après avoir accompli un exploit particulièrement marquant aux yeux des siens.

    Il était surnommé Slow, <lient>, à cause de l'attitude réfléchie dont il faisait tou-jours preuve avant de se décider. Toute son enfance se passa à cheval, à regarder défiler les paysages, l'horizon à perte de vue, d'abord serré contre sa mère et puis très vite à califour-chon derrièoe elle. Avant &x ans, il chevauche son propre poney. La légende veut que par la suite il ait eu les jambes arquées, comme moulées aux formes du cheval. "Lent" connut la vie des nomades, l'ivresse des grandes éten-dues, de la chasse aux bisons, du vol de l'aigle, cette liberté qu'il chérira toute sa vie. Chaque soir, il s'endormait en écoutant les innombrables histoires d'Iktomi, le farceur, toutes ces légendes où les animaux parlent aux humains et leur donnent de bons conseils, les récits héroïques de son peuple, la bravoure des guerriers et, bien sûr, la couardise des ennemis.

    En lui montait déjà le désir ardent de se distinguer, d'accomplir des exploits prestigieux, qui, dans la société sioux, transforment un être mascu-lin en homme. Il admirait, enviait les guerriers. Pour lui la guerre n'était pas seulement dans les récits, il fut vraiment élevé au milieu d'elle. Lies blessures, les larmes, les danses de guerre et les rituels célébrent les victoires firent partie de sa vie quotidienne. A l'âge de quatorze ans, il allait trouver l'occasion de prouver son ardeur au combat et son courage. Ce jour-là, il se joignit d'office aux guerriers sans y avoir été invité et, son audace payant, participa à la première bataille de sa vie, armé de son seul «bâton à coup», destiné à toucher l'ennemi pour "compter les coups", obtenant ainsi une distinction honorifique plus grande que si on l'avait tué. "Lent" parviendra à renverser son adversaire crow mieux armé que lui, le premier "coup" d'une longue série... A l'issue de la bataille remportée par les Sioux, Lent fut acclamé par les siens et gagna le nom qu'il portera désormais jusqu'à sa mort: Tatanka Iyotake ou «Bison mâle qui se roule dans la poussière», traduit par Sitting Bull en anglais "Bison Assis".

    Son père avait reçu ce nom au cours d'une vision, et il le transmit à son fils en témoignage de son admiration et de son amour. Or ce nom avait une charge symbolique très forte pour les Sioux, qui, il ne faut pas l'oublier, étaient de grands chasseurs de ces imposants ruminants, dont ils tiraient pratiquement toute leur subsistance. Dans les Plaines cet énorme herbivore était connu comme étant une créature têtue, une force de la nature, n'ayant peur de rien ne tournant jamais le dos, n'abandonnant jamais, quel que soit l'obstacle, mais allant toujours de l'avant malgré le danger et le mauvais temps.</lient>

    "C'ètaient ces capacités guerrières qui parlaient aux Sioux Teton. Le courage était la vertu la plus nécessaire de leurs vies aventureuses, et le courage absolument sans faille des bisons ébranlait leur imagination avec une force fantastique." Vestal 1956: 19. On comprend pourquoi le bison était un peu comme un modèle à imiter.

    LEADER DE SON PEUPLE :
    Sitting Bull s'inspirera toute sa vie du bison mâle comme ses ancêtres avant lui. Pendant la première partie de sa vie, il fera montre d'endurance, de courage et de force, les qualités du bison, qui établiront sa renommée, notamnient comme leader de la Société guerrière des "Coeurs Courageux" (Brave Hearts), Connus pour être les hommes les plus valeureux dans chaque tribu. Et, de bataille en distinction, il devint par la suite l'homme le plus en vue pour traiter avec leS Blancs, à un moment où l'absence d'une figure marquante faisait cruellement défaut.

    Sitting Bull était connu comme une forte personnalité capable de galvaniser les hommes et d'oeuvrer pour une certaine cohésion intertribale. Le choix des Sioux fut quasi unanime. En 1851, Sitting Bull fut reconnu officiellement comme un des grands leaders de son peuple, à cause de sa bravoure mais aussi de sa générosité; on disait que depuis son enfance il avait toujours été compatissant et attentif à tous, on rappelait toutes les fois où il avait adopté des ennemis captifs... À partir de ce moment-là, Sitting Bull se donna pour tâche de conduire son peuple et de le protéger: lourde responsabilité qu'il mènera jusqu'au bout et dont jamais il ne se départira.

    Sa chefferie allait surtout prendre son sens dans l'énergie qu'il mit à défendre les droits de son peuple face à l'implantation croissante des Blancs et à leurs revendications intenables. Jusqu'ici, il n'avait fait que vivre une existence nor-maIe de guerrier, bien que les raids menés contre d'autres tribus traditionnellement ennemies, et qui concernaient presque exclusivement les territoires de chasse, ne fussent pas sans relations avec l'avancée des colons blancs en terre indienne et le rétrécissement de l'espace qui en résultait. En mai 1868, un missionnaire jésuite, le père de Smet, connu pour ses affinités avec les Indiens, était envoyé sous couvert du ministère de l'intérieur pour essayer de négocier la paix, car depuis quelques années l'armée américaine ne faisait qu'essuyer des échecs lui causant des pertes dommageables.

    Les exigences des Indiens étaient les suivantes: qu'on supprime les routes qui coupaient leurs territoires de chasse, qu'on brûle les forts militaires implantés un peu partout, qu'on arrête les bateaux à vapeur sur le Missouri et qu'on expulse tous les Blancs à l'exception de ceux qui venaient pour commercer. Cependant, ce qu'expliqua Sitting Bull au père de Smet montre bien qu'il n'y avait encore jamais eu d'animosité envers les Blancs, et que ce n'était pas son désir de leur faire la guerre, tant que son peuple serait libre d'aller et de venir comme il l'entendait :
     

    "J'espère que la paix sera faite, et quoi que fassent les autres, je m'engage à rester durablement ami avec les Blancs."

    À l'issue de cette chaleureuse rencontre fut signé le traité de Fort Laramie, le 2 juillet 1868. Il garantissait aux Indiens l'intégrité de leur territoire à l'ouest du Missouri et stipulait: "Aucun Blanc ne serait autorisé à s'établir ou à occuper une portion de ce territoire, ou même traverser ce territoire sans le consentement tacite des Indiens"

    Après la signature de ce traité, qui fut à première vue une victoire pour les Sioux, les Plaines redevinrent calmes pendant quelque temps. Mais l'armée n'avait pas digéré la perte de ses forts s'ensuivit une rivalité entre celle-ci et le ministère des Affaires indiennes, qui i'emit très vite en cause l'état de paix décrété. Face à cette situation mouvante, Sitting Bull et Crazy Morse, un des chefs des Sioux Oglala, se mirent d'accord pour riposter à la première attaque qui, ils le comprirent, n'allait pas tarder.

    En 1874, le général Custer, qui commandait le VIIème régiment de cavalerie, annonça qu'il avait trouvé de l'or dans les Collines Noires (Black Hills), montagnes sacrées des Indiens des Plaines et considérées comme territoire Indien par le traité de Fort Laramie. La ruée vers l'or commença sans que l'armée puisse l'empêcher, en supposant qu'elle ait voulu le faire. Tout le travail du ministère des Affaires indiennes pendant trente ans s'effondrait ainsi avec l'arrivée de Custer, Une commission fut envoyée: On proposa aux Indiens d'acheter les Black Hills. Mais la voix de Sîtting Bull s'éleva alors:

    "Nous ne voulons pas d'hommes blancs ici. Les Black Hills m'appartiennent. Si les Blancs essayent de s'en emparer, je combattrai."

    Cette fois-ci, il n'v eut pas de compromis et la commission repartit bredouille pour Washington. Mais les chercheurs d'or ne s'en allèrent pas pour autant. Selon eux, ces montagnes étaicut trop riches pour du sang indien, et de toute façon ils pensaient que cela aboutirait à la décision de déporter les Sioux dans des territoires assignés, c'est-à-dire des réserves, comme d'ailleurs cela avait été prévu dans le traité de Laramie à l'insu des Indiens. Devant cette extraordinaire prétention, la patience légendaire de Sitting Bull s'écroula et la colère s'empara de son coeur, à tel point, diront ses proches, qu'elle fit de lui un autre homme. Il exhorta les guerriers:

    "Nous sommes un îlot d'indiens dans un lac de Blancs. Nous devons faire face ou ils nous liquideront les uns après les autres. Ces soldats sont venus pour nous tirer dessus, ils veulent la guerre. Eh bien, ils l'auront !"

    À l'appel du chef hunkpapa, la plupart des tribus des Plaines décidèrent de se joindre à lui et le prirent comme principal organisateur. Ses guerriers disaient de lui:

    "Il sait nous guider; nous avons toujours envie de combattre quand nous en presse. La chance est de son côté, et il est brave. Il n'envoie jamais un autre homme où il ne va pas lui-même."

    Il savait insuffler à ses hommes l'envie de combattre et, dans ses veines, brûlait le feu implacable de la guerre:

    "Ecoutez, jeunes hommes. N'épargnez personne. Qui que vous rencontrez, tuez-le, et prenez son cheval. Ne laissez vivre personne Ne sauvez rien !"

    Et très certainement, il avait les meilleurs guerriers et cavaliers qui aient existé, la plupart des généraux américains le diront. Mais bien peu, à ce moment-là, réalisèrent la force que représentait la petite armée de Sitting Bull. Pas si petite pourtant: il était à la tête de «l'armée» la plus importante jamais rassemblée jusqu'à ce jour dans les Plaines. Sa première tâche fut de veiller à ce que tout le monde dans cet immense camp, de deux mille à trois mille âmes, ait de quoi se nourrir, ce qui demandait  une grande capacité d'organisation. Mais une "armée" indienne n'est pas une armée comme les autres, et l'événement qui eut lieu avant l'affrontement avec les "soldats bleus" des Etats-Unis va nous le rappeler.

    LE DERNIER À BAISSER LES ARMES :
    Au début de juin 1876, alors que tout les campements étaient rassemblés dans la vallée de la Rosebud, on célébra une Danse du Soleil, la grande cérémonie religieuse annuelle de nombreux Indiens des Plaines. En cette période de guerre contre les Blancs, Sitting Bull décida de prier pour son peuple et d'endurer les souffrances de la faim et de l'autotorture, déjà vécues par lui comme en témoignaient les nombreuses cicatrices de son dos et de sa poitrine. Cependant cette fois-ci, le rituel et la prière qu'il se proposait d'accomplir appelaient un don encore plus grand de lui-même: avant de se faire percer la poitrine, il se fit prélever cent petits morceaux de chair sur les bras ainsi meurtri dans son corps et relié à l'Arbre sacré il dansa pendant deux jours sous le soleil, jusqu'à ce que ses forces l'abandonnent et qu'il s'effondre sans connais-sance. Il n'avait pas danse en vain: après être revenu à lui, il raconta aux siens la vision de victoire qu'il avait eue pendant qu'il dansait: des soldats bleus arrivant dans le camp, la tête en bas, renversés sur leurs montures. Les Indiens apprirent ainsi que l'armée allait les attaquer, mais qu'elle perdrait la bataille. Cette prophétie - car c'est ainsi qu'elle fut comprise - frappa tous les esprits. Personne n'ignorait que Sitting Bull était un grand visionnaire et que ses prophéties s'étaient toujours réalisées dans le passé.

    Avant la bataille prophétisée, c'est-à-dire entre le 15 et le 24 juin 1876, il y eut un premier combat, connu sous le nom de bataille de Rosebud; les troupes du général Crook durent battit en retraite, et celui-ci, déprimé, abandonna pour toujours le désir de poursuivre les Indiens. Bientôt d'autres troupes arrivèrent en renfort. Entre-temps, les Sioux quittèrent la vallée de la Rosebud pour la vallée de Little Big Horn, au Montana, où ils espéraient trouver du gibier. La veille, le général Custer, à quelques kilomètres de là, ne pensait qu'à lui-même, qu'à la gloire qui serait la sienne s'il battait Sitting Bull, si bien qu'il ne prêta même pas attention aux propos de ses éclaireurs indiens qui lui rapportaient que le cher sioux avait plus de guerriers qu'il n'en pourrait battre avec son armée. Sitting Bull, de son côté, priait pour son peuple au sommet de la colline, les mains levées vers le ciel sombre, pleurant et implorant le Grand Esprit:

    "Wakan Tanka, aie pitié de moi... Sauve mon peuple, je t'en supplie. Nous désirons VIVRE. Garde-nous de tous les malheurs et calamités."

    Il n'avait pas de doutes sur la victoire des siens, mais s'affligeait simplement pour ceux qui allaient mourir au combat et priait pour eux. On a dit que Sitting Bull avait usé de charmes magiques pendant la bataille de Little Big Horn, et que de ce fait il n'y avait pas pris part lui-même. Mais les Sioux n'ont aucun rituel qui permette à un homme d'assurer la victoire àson camp dans une bataille, tout juste un guerrier est-il capable de le faire pour sa propre personne. Et d'ailleurs, même s'il avait eu ce pouvoir, Sitting Bull ne l'aurait pas utilisé, car il avait déjà reçu l'assurance divine de la victoire.

    Comme l'écrivirent ses biographes, tout cela n'est que pur mensonge, fait pour discréditer le chef hunkpapa après sa reddition. L'opinion qui veut que Sitting Bull ait été un "saint homme" (chaman) et non un chef de guerre parce qu'il n'a pas participé à la bataille, est également fausse. Il n'a pas combattu parce que le jeûne et les blessures qu'il s'était infligés à la Danse du Soleil l'avaient grandement affaibli. Quand les troupes, Custer en tête, déboulèrent au-dessus de l'immense campement, Sitting Bull était là, présent où il fallait, pour un homme de son âge et de sa condition, encourageant les guerriers, se souciant avant tout de voir les femmes et les enfants mis en sécurité. En fait, la bataille se déroula comme Sitting Bull l'avait rêvée: la quasi-totalité des soldats fut exterminée, et Custer avec... Mais par la suite, plus de répit possible, et une seule évidence à l'horizon: fuir. Custer venait d'être éliminé, mais d'autres troupes, toujours plus nombreuses, allaient être envoyées pour soumettre les Sioux de gré ou de force.

    Les Sioux ayant combattu aux côtés de ceux qu'ils appelaient les Tuniques Rouges pendant la guerre d'lndépendance, Sitting Bull proposa à ses partisans de se réfugier au Canada, Crazy Horse préférant rester sur sa terre natale. On sait que le chef oglala fut tué peu de temps après par un soldat alors que des policiers indiens lui tenaient les bras.

    En mai 1877, Sitting Bull et sa bande rejoignirent le Canada, où les Sioux retrouvèrent une vie de famille normale. Cependant, le Canada n'entendait pas garder Ces réfugiés trop longtemps. "On" pressa le gouvernement américain de les reprendre au plus vite. En 1878, celui-ci chargea une commission d'interroger Sitting Bull sur ses intentions. C'était quelques mois après que le chef Joseph des Nez-Percé se soit fait rattraper près de la frontière canado-américaine par les troupes du généraI Miles, alors qu'il tentait le même exode que Sitting Bull.

    Un massacre avait eu lieu et une centaine de Nez-Percé, rescapés, avaient rejoint le camp des Sioux. On comprend que ceux-ci n'avaient pas du tout envie de rencontrer la commission. En échange de leur reddition, le pardon leur serait accordé et ils bénéficieraient du même traitement que ceux qui s'étaient rendus dans les réserves: distributions de nourriture, de vêtements et de bétail. Se rendre, cela voulait dire remettre les armes, ainsi que les chevaux, au gouvernement américain. L'assistanat, voilà ce qui attendait les fiers guerriers.

    L'indignation de Sitting Bull et des siens était à son comble. Maintenant que son peuple avait retrouvé une vie à peu près décente, il ne pouvait être question de retomber dans les mains des Américains menteurs et fourbes qui auraient vite fait de les massacrer. Sitting Bull ne comprenait pas que cette commission n'était que la première étape d'un harcèlement qui allait vite devenir invivable. Les propres amis de Sitting Bull le prièrent de se rendre. Petit à petit son camp se désagrégea, nombreux étant ceux qui décidèrent de repartir chez eux. Sitting Bull, en désespoir de cause, tenta d'obtenir une réserve au Canada. Mais elle lui fut refusée. Et Sitting Bull dut se remémorer toutes les trahisons, tous les massacres sur la terre de ses ancêtres...

    La famine eut raison de son courage et de sa force: les troupeaux de bisons avaient été détournés par des feux de plaines et plus personne n'acceptait de lui fournir des vivres. Il dut bien se rendre à l'évidence que presque tout le monde l'avait laissé tomber. La mort dans l'âme, il décida de rejoindre ceux des siens qui s'étaient déjà rendus, abandonnant leurs précieux chevaux, leurs armes, tout ce qui faisait leur prestance guerrière. Les journaux américains se firent l'écho de sa reddition et prêtèrent à Sitting Bull ces paroles:

    "Notez que je suis le dernier homme de mon peuple à baisser les armes."

    Un de ses neveux qui l'avait accompagné jusqu'au bout, affirma qu'il n'en fut rien, et que, solitaire comme il était, fatigué, il n'avait pas eu le coeur à tenir de tels propos, son seul souci étant de savoir ce qu'il allait pouvoir obtenir des Américains pour son peuple. Le gouvernement décida de l'envoyer dans la réserve de Standing Rock (Dakota du Nord).

     

    LA DEVISE DES FANTÔMES :
    McLaughlin, l'agent de la réserve de Standing Rock, pensa que Sitting Bull avait désormiais perdu son autorité de chef, ce en quoi il se trompait. A l'image des bisons, Sitting Bull entendait poursuivre sa mission jusqu'au bout. Cependant, voyant que les Blancs, contrairement à ce qu'il avait pensé de prime abord, n'avaient pas pour but immédiat de le détruire, mais semblaient maintenant vouloir réellement coopérer, il se montra conciliant. Il déploya beaucoup de bonne volonté pour montrer aux agents du gouvernement qu'il était prêt à adopter pour ses enfants le mode de vie des Blancs, Si on lui en donnait les moyens, c'est-à-dire s'il avait le nécessaire pour les nourrir et les vêtir. Quand on sait que beau-coup d'entre eux mouraient déjà de faim, on comprend que Sitting Bull ait voulu, par cette attitude, que d'aucuns lui reprochent peut-être comme étant son abdication finale, essayer de sauver la situation.

    Par ailleurs, certains ne lui avaient pas pardonné sa franchise et la façon dont il avait évincé les représentants de la commission venus le trouver au Canada. De plus, on finit par comprendre que, tant que Sitting Bull serait présent, on ne pourrait pas impunément  bafouer les droits de son peuple, le diviser pour mieux l'assujettir, car son refus de se rendre en avait fait une figure célèbre dans toute l'Amérique du Nord et il avait ainsi un large public de sympathisants.

    La popularité de Sitting Bull fut d'ailleurs utilisée et accrue grâce au colonel William Cody, alias Buffalo Bill, qui trouva là l'occasion rêvée de se faire valoir en montant un spectacle de cirque qui retraçait l'épopée de l'Ouest. Il réussit à engager Sitting Bull dans son "Wild West Show", ce qui arrangeait bien le major McLaughlin qui espérait ainsi voir la popularité et l'influence du vieux chef diminuées.

    L'agent indien faisait tout ce qu'il pouvait pour éloigner Sitting Bull de la réserve. Par ailleurs, il suscitait des chefs rivaux dans le propre camp de Sitting Bull; organisait une police indienne. réussissant à convaincre un des chefs de faire signer par une majorité et de manière souveraine, un traité, une sorte de contre-Laramie, où les Sioux s'engageaient à céder de nouvelles terres. Mclaughlin s'efforçait de détruire la cohésion des Sioux de Standing Rock pour mieux assimiler les lndiens, les transformer en fermiers. Et il y arrivait assez bien, au désespoir de Sitting Bull et de ses partisans condamnés à un assistanat intolérable.

    A la même époque apparut dans le Nevada un mouvement messianique appelé Ghost Dance, wanagi wacipi en Sioux, "Danse des Esprits-Fantômes". Il avait pour but la communication entre les vivants et les morts, par l'intermédiaire de la danse et d'une transe hypnotique. D'après l'anthropologue américain James Moeney, qui a pu interviewer les prophètes, Wowoka, le prophète païute qui en avait eu la révélation à la suite de son père Tavibo, promettait la résurrection des Indiens morts, le retour des bisons et du mode de vie traditionnel et la disparition des mauvais Blancs qui seraient détruits par la volonté du Maître de la Vie.

    Dans l'Ouest, les propriétaires fonciers et les journaux locaux firent courir les bruits qu'une nouvelle rébellion des Sioux était en germe, véhiculée par les prophètes et adeptes de la Ghost Dance, et qu'il fallait arrêter ces fomentateurs de désordre. Croyait-on les Indiens assez fous pour tenter un tel suicide, alors qu'ils n'avaient quasiment plus d'armes, qu'ils étaient mal nourris et qu'un hiver très rude s'annonçait? Il s'agissait plutôt d'un faux prétexte pour s'emparer des terres indiennes.

    Des adeptes de la Danse étaient venus s'installer dans le campement de Sitting Bull, mais de nombreuses sources convergent pour assurer qu'il n'y adhéra sans doute pas lui-même. (Précisons que, d'après J. Mooney, à peu près la moitié des Sioux des réserves se laissèrent convaincre par cet espoir messianique.) Cependant, on sait maintenant que l'idée de l'arrestation du chef était antérieure à l'apparition de la Ghost Dance. Mais, sa popularité étant telle, son arrestation aurait créé un état de crise, voire un soulèvement, il fallait donc un alibi sérieux. On fit donc savoir que Sitting Bull était un fervent adepte et qu'il y avait de nombreuses cérémonies dans son camp.

    McLaughlin décida de faire arrêter Sitting Bul! par la police indienne, le plus discrètement possible, plutôt que par l'armée. Le vieux chef aurait été prévenu de l'ordre d'arrestation dont il était l'objet, mais il attendit sereinement. Et, le 15 décembre 1890, une vingtaine de policiers indiens pénétrèrent dans le camp, un peu avant le lever du soleil.

    LA MORT DE SITTING BULL :
    En 1890, dans les hautes plaines de l'Ouest, l'armée était présente partout: deux mille cavaliers, et beaucoup d'infanterie "pour parer à toute chose" car les journalistes, notamment ceux présents à l'agence de Pine Ridge, méconnaissant autant la psychologie indienne que la réalité des faits, ne cessaient de présenter la Danse des Fantômes, dans des anicles destinés à leurs lecteurs de l'Est, comme une cérémonie guerrière. Après tout, il n'y avait que quatorze ans que l'armée avait subi la cuisante défaite de Little Big Horn, et une bonne revanche n'aurait pas été pour déplaire. Cependant, quelques voix clairvoyantes essayèrent de se faire entendre. Le colonel McGillicudy fit remarquer au général Brooke:

    "Si les achentistes du septième jour montent sur le toit de leurs maisons, revêtus de leur 'robe d'ascension', pour rencontrer le Sauveur lors de sa seconde apparition sur terre, l'armée américaine ne sera pas mise sur pied de guerre pour les en empêcher ! Pourquoi les Indiens ne bénéficieraient-ils pas du même privilège?"

    Le chef oglala Little Wound répondit au général Brooke lui demandant s'il était un Ghost dancer:

    "Mon ami, je suis trop vieux pour danser. Je ne sais si l'histoire de Wowoka est vraie, mais c'est la même histoire que les missionnaires blancs nous ont racontée: que le Messie va revenir... Si cela arrive, il est bon que nous en profitions. Sinon, l'affaire tombera d'elle-même!..."

    Sitting Bull

    Cependant, le vendredi 12 décembre 1890, Mclaughlin, l'agent de la résene de Standing Rock, que les Indiens appelaient White Hair, était informé par le colonel Drum, commandant de Fort Yates, qu'un télégramme donnant ordre d'arrêter Sitting Bull était arrivé au QG de Saint Paul. Il réussit à persuader le colonel de laisser la police indienne effectuer l'arrestation, pour éviter que l'armée ne se mêlat trop de ce qu'il considérait comme son domaine réservé, ont dit certains, ou pour éviter un conflit plus général selon d'autres spécialistes. Lie capitaine de la police indienne Bull Head reçut l'ordre d'arrêter Sitting Bull dans la nuit du 14 décembre 1890. Par sécurité, son adjoint, le sergent-chef Shave Head avait reçu une copie de cet ordre.

    De son côté, le colonel Drum ordonna aux "Troops F and G". du 8' régiment de cavalerie de se mettre en marche vers le sud, sous le commandement du capitaine E.G. Fechet, afin d'empêcher toute interférence des Indiens amis de Sitting Bull. Par précaution, McLaughlin éloigna le neveu du vieux chef, le célèbre et brave One Bull, car il savait que celui-ci se battrait jusqu'à la mort pour défendre son oncle et par ailleurs, pour donner du «tonus» à sa police, il approvisionna avec quelques cruchons de mauvais Whisky... Pendant ce temps, les Hunkpapa dansaient leur dernière Danse des Fantômes, dans leur camp de Grand River, non loin du village de Bull Head.

    Quoique la «médecine» ne fût pas très bonne, la cérémonie se poursuivit assez tard dans la nuit. Et, l'un des visiteurs était le sergent-chef Shave Head... Sitting Bull lui offrit l'hospitalité pour la nuit dans sa cabane en rondins où logeaient aussi, en plus de lui-même et de sa femme Four Times, son fils Crow Foot et son jeune fils adoptif John, sourd-muet de naissance. Tout près, l'épouse de One Bull dormait seule dans un tipi. Les quarante-trois membres du «commando» policier arrivés à la cabane de Bull Head, passèrent la nuit à se "donner du courage" à l'aide du whisky. À la fin de la nuit, le capitaine murmura une prière en lakota, tout le monde se signa, puis la troupe s'ébranla vers l'est pour encercler le camp endormi du vieux chef. Little Soldier frappa doucement à la porte, avec la crosse de son fusil, et Shave Head accomplit son travail en ouvrant la porte. Bull Head et une demi-douzaine d'hommes s engouffrèrent et se dirigèrent vers la couche, y farfouillèrent pour en extirper rapidement la carabine, le revolver et même le vieux couteau du chef.

    Une lampe à pétrole fut allumée Weasel Bear se saisit du bras droit de Sitting Bull, Eagle Nian du gauche, ils le firent lever. Bull Head, posant une main sur son épaule, lui dit  "Je te fais prisonnier." "Nous sommes venus pour toi, frère", ajouta Shave Head et le sergent Red Tomahawk l'avertit: "Tu seras tué sur place si tu déclenches le combat" tout en le maintenant par-derrière. "Très bien", répondit calmement Sitting Bull, sans apparemment vouloir résister. On l'aida à s'habiller, non sans mal ni bruit si bien que des gens, tirés de leur sommeil par ce remue-menage, commencèrent à se rassembler devant la cabane. "Circulez, n'approchez pas", leur enjoignit le policier Eagle Man. "Entourez-le", ordonna Shave Head. Mais la foule était maintenant de plus en plus menaçante. Des cris hostiles aux "Poitrines de métal" (surnom des policiers indiens, à cause de l'insigne en cuivre qui ornait leur veste) s'élevaient de tous côtés.

    Et brusquenient Sitting Bull se rebiffa : "Je n'irai pas, ne me touchez pas." Les policiers tentèrent alors de ramener le calme "Personne ne sera maltraité, nous sommes venus pour escorter Sitting Bull jusque chez White Hair qui veut lui parler", cria Bull Head, sans résultat. Catch The Bear apparut au coin de la cabane, Winchester en main, et s'adressa aux policiers: "Libérez-le", leur ordonna-t-il tout en armant sa carabine. Cet homme était en "délicatesse" avec le policier Bull Head, qui l'avait offensé trois ans plus tôt. Sitting Bull, encouragé, reprit: "Je n'irai pas, faites de moi ce que vous voulez. En avant... Allez-y !" Ce fut le signal. Catch the Bear tira sur Bull Head qui, blessé à la jambe, fit feu sur le chef.

    La balle, qui pénétra entre la dixième et la onzième côte, fut mortelle; Red Tomahawk en tira une autre dans le dos de son prisonnier, mortelle également. Pendant quelques minutes, une bataille générale et féroce s' engagea: quatre policiers et six Indiens morts, dont le fils de Sitting Bull, Crow Foot, âgé de dix-sept ans, entourèrent rapidement le cadavre de Sitting Bull; Bull Head et Shave Head furent mortellement blessés. Au lever du soleil, les soldats bleus arrivèrerent, mais ne purent rattraper les trois cent trente-six partisans du vieux chef, qui s'échappèrent vers le sud.

    Lorsque One Bull, le neveu de Sitting Bull, revint à sa cabane, il constata que toutes les habitations du campement avaient été vandalisées: fenêtres cassées, poêles brisés, lits et couvertuies déchiquetés, bétail massacré, chevaux disparus, trois cents poules abattues sans raison... Les "Poitrines de métal", dans leur ivresse, s'étaient acharnées, détruisant et pillant tous les biens familiaux de Sitting Bull et de ses proches. (Quelques objets furent cependant remis à McLaughlin, qui les exposa, trois ans plus tard, à l'exposition mondiale de Chicago.) D'épouvantables profanations furent commises, jusqu'à ce que l'armée s'interpose pour y mettre fin.

    On raconte que pendant le combat le cheval du vieux sage, un cheval de cirque offert par Buffalo BilI, commença à danser croyant sans doute qu'on rejouait le Wild West Show. Il s'assit au milieu des balles qui ne le touchèrent pas, à tel point que les policiers indiens furent effrayés à l'idée que l'esprit de Sitting Bull ait pu entrer dans l'animal. McLaughlin ayant donné l'ordre de ramener le chef mort ou vif, son corps et ceux des policiers furent empilés dans le chariot, maintenant vide de son chargement de Whisky. On sait que la plupart des policiers brûlèrent par la suite leur uniforme et prirent de nombreux bains de vapeur (inipi, un rituel de purification) pour essayer de se laver de cette abomination.

    Les restes du chef furent très discrètement inhumés dans la chaux vive, le 17 décembre 1890, dans un coin isolé du cimetière de Fort Yates. Le charpentier de Fort Yates, qui fabriqua le cercueil, témoignera plus tard qu'en plus de sept blessures pai balles, le corps avait été mutilé. Le révérend T.L. Riggs fit enterrer, tout aussi discrètement, les dépouilles des amis et parents du chef, dans une fosse commune, sur les lieux mêmes de la bataille, ce qui lui valut la reconnaissance émue des Hunkpapa. Par contre, les funérailles des policiers se déroulèrent solennellement, avec les honneurs militaires, au cimetière catholique de l'agence de Standing Rock.

    De nos jours, on peut voir deux monuments se disputant l'honneur d'abriter la tombe de Sitting Bull: 

    le premier, au bord du Missouri, en face de la ville de Mobridge (Dakota du Sud); le second à Fort Yates même, quelques kilomètres plus au nord. Mais aucun des deux ne recèle le moindre reste: seul le souvenir du grand chef demeure vivace dans la mémoire des Sioux des réserves de Standing Rock et de Cheyenne River.

    Sitting Bull Memorial, Standing Rock Scenic Byway

    "Un guerrier J'ai été- Maintenant C'est fini La vie est dure."

    Iki'cize - waon'kon - Wana - hena'la yelo'
    (Chant de Sitting Bull)

    Danièle Vazeilles

     


    ERIC NAVET 

    Source: TERRE INDIENNE "Un peuple écrasé, une culture retrouvée" éditions Autrement (série monde HS 54 05/91)


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